mercredi 11 février 2009

Exposé: Réécritures de sources antiques (Médée)

Réécritures de sources antiques
Médée (Mήδεια), Christa Wolf.

Introduction
Médée de l'allemande Christa Wolf mélange six voix différentes au sein d'un choeur antique afin de faire le récit de l'aventure de Médée, la princesse colchidienne qui a trahi son peuple, et avant tout son père le roi de Colchide, par amour pour Jason. Ce mythe a été repris au fil des siècles et chaque fois modifié au gré de la antaisie des divers auteurs. Cependant, la base du mythe demeure, c'est toujours l'histoire d'une femme amoureuse, se battant pour rester elle-même, quitte à se jeter sciemment dans les bras du drame. Ici, Christa Wolf dresse le portrait d'une Médée plus humaine, une femme simple et irrémédiablement libre. On ne peut pas vraiment parler d'une réécriture visant à la réhabilitation du personnage mais ce renouvellement du mythe pose des questions nouvelles, jamais adaptées à la figure de Médée auparavant. Comment Christa Wolf crée-t-elle une nouvelle Médée, modernisée et porteuse de valeurs universelles tout en l'adaptant à sa propre histoire d'auteur allemande du XXe siècle?

I-Variations sur mythe

A. Médée et la mort.
Médée est la fille d'Aétès, roi de Colchide, et la petite fille du dieu Hélios, le Soleil.
Elle aide Jason et les Argonautes dans leur quête de la Toison d'Or, lorsqu'Aétès impose à Jason une série d'épreuves. Ainsi, elle lui fournit un onguent magique qui protège des brûlures de taureau au souffle de feu. C'est elle qui conseille à Jason de lancer la Pierre de Discorde au milieu des géants du champ d'Arès. C'est elle encore qui offre à Jason une herbe magique lui permettant d'endormir le dragon gardien de la Toison. Dans le mythe, elle tue son frère, le jeune Absyrtos, pour protéger la fuite de Jason. Mais il existe une variante car parfois, c'est Jason lui-même qui tue le garçon. En tous les cas, c'est Médée qui disperse les morceaux du cadavre pour retarder son père, à leur poursuite.
La deuxième époque se déroule à Iolcos, en Thessalie. Jason rentre chez son oncle Pélias, accompagné de Médée.
-Dans la première version du mythe, Médée et Pélias s'entendent de façon cordiale. Médée rajeunit le père de Jason, Eson, ainsi que les Hyades, les nourrices de Dionysos.
-Dans la deuxième version du mythe, Pélias a usurpé le trône en faisant disparaître les parents de Jason. C'est alors que Médée venge son époux, et convainc les filles de Pélias de faire bouillir leur père après l'avoir coupé en morceaux (méthode de rajeunissement longuement pratiquée par la colchidienne). Evidemment le processus échoue. Après l'horrible de mort de Pélias son fils Acaste bannit Jason et Médée de Iolcos.
La troisième époque se déroule à Corinthe. La fameuse mort des enfants se décline alors sur de nombreux modes, mais il est important de savoir que la version la plus connue, celle de la mère démoniaque et infanticide nous vient d'Euripide, et que c'est également la plus tardive.
-Parfois, Médée est vénérée comme une déesse à Corinthe, pour avoir sauvé la cité de la famine.
Elle est aussi associée au culte d'Héra, qui veut la remercier d'avoir repoussé les avances de Zeus, et a donc promis l'immortalité à ses fils (version d'Eumélos) Au cours de la cérémonie, le processus rate et les enfants enfouis par Médée dans le sol du temple meurent.
-Parfois encore, ce sont les Corinthiens qui ont tué les enfants dans le temple. Corinthe se livre alors à un rite d'expiation: 7 garçons et sept filles passent un an dans le temple, en tenue de deuil -Et voici la principale version. Médée, qui est considérée comme une vulgaire étrangère, est abandonnée par Jason, qui veut épouser Glaukè (ou Créuse) la fille de Créon, tyran de Corinthe.
Pour se venger, car elle a été bannie, Médée envoie à Glaukè pour se venger une tunique empoisonnée. Glaukè meurt brûlée, ainsi que son père qui essaie de la sauver. Il existe alors deux variations. Dans la version du poète Créophylos Les Corinthiens tuent les enfants de Jason et imputent le crime à Médée. Plus tard, dans la tragédie d'Euripide,(431 av.J-C), Médée tue ses enfants et s'enfuie sur le char du soleil. C'est la version du poète latin Sénèque qui fait de Médée le personnage monstrueux et cruel que l'on connaît le plus souvent.
Après sa fuite, Médée se réfugie chez le roi Egée, à Athènes, et devient son épouse. Comme elle a cherché à empoisonner Thésée, de retour de Trézène, Egée la répudie, mais elle retourne en Colchide avec un fils, Médos.

B. Médée et Jason.
Qu'est-ce qui lie Médée et Jason dans les différentes déclinaisons du mythe? Est-ce de l'amour, de l'intérêt? Quels sont les rôles assumés par chacune de ces deux entités?
En l'occurrence, Médée est un personnage bouillonnant, dont les passions font souvent peur.
-Chez Euripide, Médee éprouve de la passion pour Jason, qui est une figure intéressée au contraire, et notoirement infidèle. Médée a suivi Jason et s'est abandonnée pour lui à l'inconnu. Cf dans la pièce:
« Celui qui était ma vie, mon propre époux, a fait part à mon égard de la pire des cruautés [...]Un époux. Il nous a fallu l'acheter, sans connaître sa vraie valeur. »
Il s'agit d'un extrait du monologue de Médée après que Créüse lui ait été préférée. Ici, on voit que Jason s'est servi de Médée pour obtenir la Toison d'Or, qu'il n'aurait jamais pu obtenir sans son aide. L'amour est donc unilatéral, et le couple s'est formé comme si le héros payait une dette. D'autre part, il est impossible pour un grec de contracter un vrai mariage avec une étrangère. Médée était unie à Jason par la confiance, et voulait se considérer comme une épouse légitime (le terme utilisé dans le monologue est « to Lechos », qui désigne aussi bien l'épousée que le lit nuptial ), sentiment renforcé par la naissance des enfants, qui sont pourtant des bâtards. Avec le meurtre de ceux-ci, Médée rompt le lien bafoué qu'elle avait entretenu avec Jason. D'étrangère exilée, elle redevient Médée la Colchidienne, et recouvre toute son identité.
-Chez Sénèque, (49-62 av.J-C) c'est l'ambiguïté des deux rôles dans le couple qui est mise en avant.
En effet, Sénèque travaille sur sa dimension de magicienne; on a là affaire à une femme qui maîtrise des domaines normalement réservés aux hommes. Elle est dotée de véritables pouvoirs dans le domaine guerrier notamment, puisqu'elle fournit à Jason les moyens de s'en sortir dans le champ d'Arès. D'autre part, elle est une virtuose avec les chaudrons, qui là encore sont normalement réservés aux hommes pour les sacrifices. Ses passions sont souvent destructrices, et en ce sens, c'est l'image d'une femme fatale, dominatrice et redoutable qui se dessine. Chez Sénèque, Médée va même jusqu'à défier Créon en duel pour l'amour de Jason, ce qui renverse les rôles classiques de la mythologie grecque (Persée et Andromède par exemple).
A l'inverse, Jason est un personnage qui apparaît comme passif, puisque sans Médée il ne serait arrivé à rien. L'idée du combat singulier avec Créon reviendrait presque à faire de Jason une figure féminine. C'est ce qui fait de Médée une entité effrayante dans le sens où elle est quasi castratrice.

C. Médée et la famille.
Une autre question suscite la curiosité à propos du mythe de Médée: La colchidienne aime-telle ses fils, malgré son infanticide? Là encore les réponses apportées par les différentes versions sont multiples et complexes. Il faut partir du fait que les enfants conçus avec Jason sont illégitimes.
Le sont-ils pour autant dans le coeur de leur mère? Elle n'est le plus souvent pas responsable directement de la mort de ses enfants. On les lui tue ou elle les fait mourir accidentellement. Dans ce type de situation, il semble qu'elle soit loin de la cruauté qu'on lui connaît, puisqu'elle veut par exemple, faire connaître à ses enfants une seconde naissance, naissance qu'ils ne devraient d'ailleurs qu'à leur mère. Puisqu'elle ne serait due qu'à la magie féminine.
-Chez Euripide, Médée bénéficie de circonstances atténuantes. Elle est une étrangère qui souffre de l'absence de véritable statut. D'autre part, le motif de son crime est passionnel. Car c'est Jason le premier qui a nié ses liens conjugaux avec elle, et a donc en conséquence renié le lien charnel constitué par les enfants. Dans sa rage, Médée réplique et ne fait que concrétiser cette dénégation.
Elle tue ses enfants, certes, mais elle emporte leurs corps avec elle sur le char du soleil à la fin de la pièce. En ce sens, on peut penser que si Médée tue ses enfants, c'est pour les posséder complètement, au détriment du mari infidèle. On suppose en outre que, compte tenu de ce final à la tonalité merveilleuse, les enfants vont connaître chez les dieux une certaine forme d'immortalité.
-La Médée de Sénèque est différente dans le sens où elle tue avec colère et sans véritablement de pitié. C'est la haine pour Jason qui la pousse à commettre son forfait, et non plus l'amour sans limites qui avait motivé les précédents meurtres (celui d'Absyrtos, de Pélias, etc)-meurtres dont elle se repend par ailleurs, contrairement à l'infanticide. On se demande vraiment si Médée éprouve de l'amour pour sa progéniture, dans le sens où elle les considère d'abord comme un moyen de frapper Jason là où c'est le plus douloureux (Jason refuse de voir ses fils partir avec leur mère). Ainsi peuton lire: « C'est bien/Le voici dans le piège/Je connais son point faible » (v.550). On comprend alors que Médée a longuement prémédité son meurtre sur des enfants qu'elle considère soudain comme ceux de sa rivale (« Tout ce qui est à toi et qui vient de lui/ C'est Créüse qui l'a enfanté »_v.921-922). Alors que chez Euripide on suppose que le crime a plutôt été commis sous le coup d'une impulsion.
Ses liens avec l'environnement familial sont restaurés du côté de la Colchide, alors qu'ils avaient été brisés à Corinthe. Après avoir connu Egée, Médée retourne chez son père et l'aide à récupérer des terres conquises par Persès et à agrandir le territoire d'Aiétès. Elle apparaît donc comme une figure complexe aux multiples facettes, tantôt cruelle, tantôt victime de la cruauté des autres, tantôt brûlante et tantôt reptilienne, mais toujours selon des oppositions: homme/femme;
Autochtone/Etranger, puissant/passif, etc. Qu'en est-il chez Christa Wolf?

II. Figure de Médée et choix de C. . W .

A. La féminité contre la virilité.
Médée apparaît comme un personnage qui inquiète et fascine, aussi bien les hommes que les femmes, ce qui déclenche des réactions, qui, du côté des Corinthiens qui sont au pouvoir ou qui le briguent s'apparentent surtout à de la répulsion mêlée d'attirance. Médée déclenche des sentiments ambigus.
Elle apparaît en effet comme une « maîtresse femme ». Fait peur aux hommes car elle n'occupe pas sa place traditionnelle de femme soumise. Elle est en effet colchidienne, ce qui implique les résurgences d'une société matriarcale dans son comportement, mais aussi fille de roi, ce qui lui donne un statut à part et un pouvoir de parole, si ce n'est de décision auprès des hommes. Apparaît presque comme une femme/homme au point de vue de la liberté. Est appréciée par les hommes de l'élite de Corinthe qui pourtant ne peuvent pas la soutenir pour des raisons politiques et de tradition. Elle doit tomber à cause de son savoir (cf la mort d'Iphinoé découverte dans les grottes du palais royal de Corinthe). Pour les corinthiens elle devient dangereuse car elle est la seule à ne pas s'être laissée berner par le pouvoir.
Sa féminité est mise en scène à plusieurs reprises dans le récit, c'est une femme extraordinaire par ses compétences de guérisseuse, et par son intelligence et sa liberté, mais c'est aussi une femme qui atire physiquement. Jason s'en souvient par exemple au deuxième chapitre où il évoque: « Un tiraillement encore inconnu dans tous mes membres, une sensation tout à fait magique, elle m'a ensorcelé, me suis-je dit, et c'est bien ce qui s'est passé. » Médée est ensorceleuse par son charme plus que par ses pratiques magiques chez Christa Wolf.
En cela elle semble avoir un pouvoir sur les hommes qui leur fait peur, ces derniers sont obnubilés par ce mélange d'admiration et de désir mêlés à la peur de la femme étrangère, différente des femmes de Corinthe.

B. La figure de l'étrangère.
Nous pouvons noter que le mythe traditionnel donne une image vague mais récurrente de Médée comme une traitresse, qui devient étrangère même parmi les siens, ceux qui la suivirent à Corinthe. Le fait qu'elle soit peu à peu abandonnée des colchidiens qui sont venus avec elle fait d'elle un personnage d'autant plus inquiétant dans Corinthe. C'est la femme à part, même au sein des femmes de son groupe à la fin du récit. Un Parallèle est possible avec l'autre guérisseuse qui veut sa perte.
En tant que femme étrangère Médée n'a pas la même place dans la cité que les femmes corinthiennes. Elle est mise à l'écart, mais suscite aussi l'intérêt et l'interrogation. Venant de Colchide elle est habituée à une plus grande liberté et à mener sa vie comme elle l'entend, selon des préceptes différents de ceux des grecs.
Inconsciemment Médée renforce cette figure de l'étrangère qui lui colle à la peau, en refusant de changer ses habitudes et son comportement, elle préfère rester honnête vis-à-vis d'elle même. À ce sujet Akamas s'exclame: « Hélas! Quelle inconsciente! » (chapitre 5).
On peut voir que Médée est étrangère à différents niveaux: à Corinthe, en Colchide, au sein des êtres humains en général. Nous verrons que son ascendance même la met à l'écart des hommes. Elle reste irrémédiablement étrangère, par ses origines et sa culture, par ses pratiques religieuses et magiques, mais aussi par son caractère, son amour qui se fait nécessairement gigantesque et dévastateur. Médée ne peut être qu'une étrangère, membre d'un groupe de proscrits. Pour preuve, son dernier amant, chez Christa Wolf est roux, ce qui s'allie à la thématique de la différence mal acceptée qui se développe autours de la figure « médéienne ».

C.Les occurrences mystiques du personnage.
Médée est un être à part dans toutes les ré-écritures à cause de sa filiation mythologique. Ne pas
oublier que Médée compte le soleil parmi ses ancêtres. On le voit dans la version d'Euripide où à la fin Médée s'envole sur un char envoyé par le soleil. De plus Médée est fille du roi de Colchide Aiétès et d'une océanide, Idye et est la nièce de Circé. Elle devient rapidement, selon les versions, magicienne ou guérisseuse, mais aussi prêtresse d'Hécate (patronne des magiciennes).
Medeia en grec signifie « la rusée ».
Ici Médée est plus guérisseuse que magicienne, les épisodes récurrents dans les autres écritures du mythe où elle découpe des gens pour ensuite leur redonner la vie par des potions magiques disparaissent.
Cependant elle est également prêtresse d'Hécate. Jason a assisté en cachette a l'une des cérémonies et décrit avec horreur la scène: « Médée en prêtresse de sacrifice devant l'autel d'une très ancienne déesse de son peuple, ceinte d'une peau de taureau, coiffée d'un bonnet phrygien fait de testicules de taureau, insignes de la prêtresse qui a le droit de mettre à mort pour le sacrifice. Ce que fit Médée.
« Devant l'autel elle brandit le couteau au-dessus du jeune taureau paré pour la cérémonie et lui trancha la carotide. L'animal s'effondra d'un seul coup en perdant son sang. Mais les femmes recueillirent celui-ci pour le boire, et Médée la première, j'éprouvai alors un frisson de dégoût sans pouvoir détourner mon regard de sa personne, et je suis sûr qu'elle voulait que je la voie ainsi, terrible et belle, je la désirai comme jamais auparavant. » (chapitre 2)

III-Une réécriture aux enjeux contemporains:la réunification allemande.
Christa Wolf est née en RDA, en Poméranie, actuelle Pologne. Après avoir vécu avec espoir au sein d'un système socialiste, elle en a connu les désillusions. Après la réunification, elle a également découvert les défauts du libéralisme, pointant régulièrement dans ses oeuvres les insuffisances de deux mondes aussi difficiles l'un que l'autre. (Médée Voix est sa première oeuvre écrite en Allemagne réunifiée) Ainsi, elle confie à Lionel Richard dans l'article « Wolf la Scandaleuse », paru dans le Magazine Littéraire de février 2001:
"Je n'écris que sur ce qui m'inquiète… Je n'écris que sous la contrainte de conflits intérieurs. Avant qu'ils n'aient atteint une intensité extrême, il m'est impossible d'écrire. [...] Au fil des années, mon scepticisme s'est accru considérablement. Ma génération a évolué en fonction d'une certaine échelle de valeurs culturelles, comme la justice, la liberté, la solidarité. [...] Cette couche sur laquelle notre civilisation a été construite, elle peut se briser. Je crois qu'une société exaltant des valeurs comme le succès, la croissance illimitée, le profit, prédispose particulièrement à une telle cassure."
Sa Médée est représentative des problématiques contemporaines présentes dans les ouvrages de Christa Wolf. Ainsi, l'écrivain en a fait une femme libre, éprise de justice et d'égalité, écoeurée par ses macabres découvertes en Colchide: le cadavre de la fille de Créon. Dans son article, « Christa Wolf ou le détour par le mythe », paru dans Libération, le 2 janvier 1998, Jean-Claude Lebrun écrit à propos de Médée qu'elle est « autrement séduisante, éclairée et généreuse que l’original, une authentique métamorphose littéraire ,[qu'elle a] dû cependant observer un tout autre tableau, avec l’opulence du palais et la pauvreté des chaumières, la guerre des ambitions et l’indifférence civique. Avec surtout la découverte, fatale pour elle, d’un crime d’Etat perpétré à l’encontre d’une fillette de sang royal . » C'est l'opposition entre libéralisme à l'Ouest et socialisme à l'Est qui est ainsi mise en lumière. Médée devient l'incarnation du déchirement entre deux monde, éternelle étrangère exilée. On trouvait déjà ce type de questionnement dans Réflexions sur Christia T, où l'héroïne meurt d'un cancer qu'elle appelle d'ailleurs « La RDA . » Médée ne meurt pas des travers de la société; mais elle en subit les conséquences douloureuses puisqu'elle est bannie, pour avoir montré tous ces travers (« Ils t'en veulent si tu mets en doute leur bonheur », peut-on lire dans le roman). Ainsi, loin d'être la Médée machiavélique que l'on connaît habituellement, elle cherche des vérités, recherche qu'elle va payer chèrement en voyant ses enfants tués par les Corinthiens. Le 23 mai 2000, lors d'une soirée qui lui est consacrée au théâtre Garonne à Toulouse, Christa Wolf déclare: "Médée s'imposa à moi comme une femme à la frontière entre deux systèmes de valeurs, concrétisés d'une part par sa patrie, la Colchide, et d'autre part par le lieu où elle a trouvé refuge, Corinthe, […], Corinthe, la riche cité dorée, qui ne supporte pas la guérisseuse hautaine, sûre d'elle, compétente qui devine que la cité s'est construite sur le crime. On sacrifie des êtres humains à deux idoles, le pouvoir et la richesse. Il faut calomnier cette femme, l'humilier, la chasser, la supprimer. On lui accroche pour l'éternité l'étiquette d'infanticide. Les meurtriers de ses enfants auront l'hypocrisie de rendre hommage à leurs victimes. Toute tentative pour tirer au clair les circonstances du meurtre en essayant de comprendre, d'élucider, de changer les comportements est rendue impossible. L'Histoire se met en marche."
Ainsi, Médée est l'incarnation des malaises de l'Allemagne d'après la réunification. En ce sens, elle est réellement une figure mythologique, puisque, son mythe renouvelé par Wolf, elle reflète les prérogatives du monde contemporain, après avoir été le miroir des populations antiques et modernes.

Conclusion
Ainsi, Médée s'impose au sein des nombreuses occurrences des réécritures du mythe comme un véritable viatique. Médée n'est pas, pour Christa Wolf un prétexte à écrire purement et simplement, elle est un prétexte à écrire ses opinions et à dresser une critique à peine voilée de l'establishment allemand de son époque. Médée est la femme libre par excellence qui ne pouvait connaître qu'un destin tragique, pour justement assumer son extraordinaire liberté dans un monde où la différence se doit de rester marginale et dissimulée. Médée devient la femme proscrite qui attire et intrigue, qui inquiète mais est porteuse de désir. On peut penser que ChristaWolf s'écrit elle-même au travers de la réécriture du mythe antique, rappelant ce dernier au souvenir du monde. Le choix du mythe relève aussi d'une vision de l'histoire, il montre que le monde n'évolue pas et que l'histoire est toujours la même, que la liberté et la vérité sont nécessairement bafouées par les pseudo nécessités politiques.

Bibliographie:
Ouvrages généraux:
-Pierre BRUNEL, article « Médée » in Dictionnaire des Mythes Littéraires, ed.du Rocher.
Oeuvres critiques:
-Ariane Eissen, Les Mythes Grecs, coll. Sujets, ed. Belin
A propos de Médée:
-Lionel Richard , « Wolf la Scandaleuse », in Le Magazine Littéraire, février 2001
-Jean-Claude Lebrun, « Christa Wolf ou le détour par le mythe » in Libération, 2 janvier 1998


Source: Travail de Marie-Anne Le Lannou et Clémence Roy- 11.02.2009 à 15h32 -

Travail d'étudiant(e): "Pourquoi Médée?" ; entretien avec Christa Wolf

Propos recueillis le 25 janvier 1996 par Petra Kammann

Pourquoi les personnages féminins jouent le rôle le plus important dans vos romans et nouvelles ?
 > Elle use des femmes « dès lors que les conflits dont je traite apparaissent de façon plus aiguë chez des femmes ».

Qu'est-ce qu'il l'a poussé à faire de cette « pessimiste » une héroïne ? Pourquoi usage d'une figure mythologique ?
 > (Cassandre et ) Médée = personnage non pas de l'Antiquité mais de la préhistoire, de la mythologie. Recours à personnage lointain pour « filtrer les problèmes contemporains et de les faire apparaître de manière particulièrement limpide, justement parce que je me place sur un terrain préhistorique, mais déjà avec des groupes sociaux structurés de manière hiérarchique et patriarcale. » Usage des sociétés archaïques comme modèles.

Comment ce choix de Médée ?
 > 1990/1991 : réflexion sur personnage de Médée. Lorsqu'il y a une crise on (notre culture) « retombe toujours dans les mêmes stéréotypes de comportement : exclure certains êtres humains, les transformer en boucs émissaires, créer des images de l'ennemi jusqu'à les prendre pour vraies et méconnaître la réalité. ». L'exclusion du féminin existe depuis toujours, elle traverse l'histoire depuis le début du patriarcat.

Colchide = état idéal ?
 > Non : Médée la quitte car la ville-état change. Médée = « personnage à la frontière entre deux époques ». Colchide = ville-état où le système matriarcal subsiste dans les mémoires ≠ Corinthe déjà entièrement voué au patriarchat.  Femmes n'ont plus rôle dominant, ne sont plus des êtres autonomes.
Médée = personnage positif et non la meurtrière de ses enfants.
 > Dernier trait présent seulement chez Euripide (Vème siècle avant J.-C). Avant, Médée = déesse, prêtresse, guérisseuse, celle qui est de « bon conseil » (signification de son nom). Raisons de cette image positive à une négative : le patriarcat (par peur) a eu besoin de repousser certaines caractéristiques  féminines,  il a donc transformé le personnage en son contraire. Pressentiment né chez l'écrivaine du fait que les valeurs matriarcales sont contraires à l'infanticide, et confirmé par sources antérieures.

Médée est-elle bonne ? (                ...                )
 > « bon et mauvais ne sont pas des catégories littéraires. ». Pour les puissants de Corinthe, la femme soumise=bonne ≠Médée ayant un autre système de valeurs. Relations avec Glaucé et Agaméda varient car Médée connaît leurs motivations.

Comment s'est développé ce système de voix ?
 > Forme qui lui est apparue tardivement. Moyen de rendre à chacun des personnages son dû sur le plan littéraire + moyen de présenter Médée dans toute sa contradiction à travers ≠ points de vue.

D'où viennent personnages de Leukos et Oistros, absents chez Euripide, deux personnages masculins positifs ?
 > La plupart des personnages, eux y compris, sont inventés. But n'est pas de représenter femmes sympathiques d'un côté et de l'autre hommes antipathiques. Besoin des deux sexes pour sauver le « bateau ». ( Oistros originaire de Crète où l'art minoen conserve témoignages de la culture matriarcale). 

Retour au matriarcat aurait-il un sens ?
 > Non, situation archaïque et indifférenciée. Il faut les 2 sexes pour transformer le monde et forger ses valeurs.

Pourquoi une citation mise en exergue à chaque chapitre ?
 > Référence aux anciens et nouveaux auteurs = liste des précurseurs qui font partie de la chaîne dont chacun est le maillon.

(Pourquoi Médée aime-t-elle Jason, qui se révèlera indifférent ?
 > Médée quitte la Colchide avec lui et non pas à cause de lui. Médée l'aime car c'est un « homme superbe ».)

Pourquoi Jason se laisse-t-il entraîner par le pouvoir ?
 > Il se transforme en qqn d'autre sous la pression des circonstances, il décide de s'adapter complètement pour sauver sa famille.

Comment s'est formé le tissu de l'histoire ?
 > Recherche et lecture sur Médée, la Colchide, Jason, Toison d'Or, Argonautes,... ( travail fait entre 1992/1993 en Californie) et à partir de là invention. « On invente plus facilement sur la base de ce qu'on connaît ». Formation d'un paysage intérieur dans lequel personnages évoluent. Histoire ayant pour centre : le crime, élément premier de la fondation d'un gd nombre cités.

Cette découverte = raison suffisante pour détruire Médée ?
 > En effet. Les Corinthiens craignaient qu'elle ne divulgue ce secret, elle représentait une menace.

Lors de cet entretien, il y a quelques allusions au contexte historique allemand (cf: période nazie/RDA durant laquelle écrivains allemands contraints à l'exil et à la censure).

Source de l’ouvrage: La dimension mythique de la littérature contemporaine, Ariane Eissen et Jean-Paul Engélibert, La Licorne (2000)

                                                                                                         

Source:  Travail de Coralie Vigneron - 11.02.2009 à 13h49 -

Travail d'étudiant(e): Fiche de lecture (Médée)

Onze chapitres : trois séquences selon point de vue temporel. 

Cinq premiers chapitres = Médée, suivant la reine Mérope dans un souterrain du palais royal découvre le cadavre d'une fillette (15 à 167) :

1. Médée raconte (s’adressant imaginairement à sa mère) cette macabre découverte qui réveille des souvenirs indistincts.

2. Jason revient sur son séjour en Colchide.

3. Agaméda parle, au cours de cet entretien on décide de faire courir ces accusations calomnieuses.

4. Médée : Souvenir de la mort d'Absyrtos dans mémoire de M, au moment de l'arrivée des Argonautes, souhait que Chalkiope succède à Aiétès.

5.Récit d'Akamas justifiant de livrer M à la vindicte populaire pour éviter de revenir à un pouvoir féminin.

 

Deuxième séquence se situant plusieurs mois après :

1. Glaucé : Corinthe victime d'un tremblement de terre puis de la peste = fléaux dt M a été accusée.

2. Leukos : Médée réfugiée dans les faubourgs.

2. Médée : en prison, attendant son procès.

4. Jason : il refuse de porter la responsabilité sur le bannissement de Médée.

5. Leukos : Médée exilée a confié ses fils aux prêtresses d'Héra.

 

Troisième séquence = dernier chapitre (sept ans après) :

1. Médée se refugie dans les montagnes auprès d'un groupe de femmes. Elle apprend la mort de ses fils et l'accusation portée sur elle, motif : vengeance suite à l'abandon de Jason. Livre clos par des imprécations.

Source de l'article:  Chapitre "Démythification et utopie dans Médée, Voix de Christa Wolf", La dimension mythique de la littérature contemporaine, Ariane Eissen et Jean-Paul Engélibert, La Licorne (2000)

                                                                                                         

Source:  Travail de Coralie Vigneron - 11.02.2009 à 12h49 -

dimanche 8 février 2009

Commentaire composé: Pages 36-41 (La Marche de Radetzky)


Extrait 1, p.36-41, « C'est alors seulement[...]Au même rythme que son père »

Repas dominical et début des vacances: nostalgie de l'empire d'Autriche marquée par les synesthésies.

Introduction
Joseph Roth a connu le déclin et la chute de l'empire Austro-hongrois. C'est ce déclin qu'il décrit dans La Marche de Radetzky, non à travers les pensées et les actes de grands personnages de l'empire, mais à travers le quotidien et les obligations d'une petite famille de slovènes anoblis par l'Empereur François-Joseph, les Trotta von Silpoje. L'auteur présente la particularité de montrer les reflets de ce déclin, ses incidences sur des vies minuscules au milieu d'un très vaste territoire composite. Joseph Roth ne s'est lui-même jamais remis de la chute de l'Empire des Habsbourg. Dans cet extrait, qui nous expose le repas dominical de Charles Joseph Von Trotta, petit-fils du héros de Solférino, chez son père François, on s'attachera à analyser l'ingénieux système de correspondances faisant l'originalité de cette scène de repas et qui traduisent le goût des personnages de Joseph Roth pour un empire considéré comme un Age d'Or. De ce fait, les objets du quotidien revêtent une symbolique particulière, comme nous allons le voir.

I-p.36-38 « C'est alors seulement »- « l'argent triomphal des cymbales . »

1)Le commencement d'un cérémonial.
-Avec cet extrait s'ouvrent les vacances du jeune Charles-Joseph Von Trotta, alors encore enfant à l'école des cadets. Il vient d'être interrogé par son père sur les enseignements qu'il a reçu tout au long de l'année. Après ce moment de tension pour l'enfant, la période des vacances peut enfin commencer. Cet instant magique apparaît dès lors comme officialisé par la musique militaire qui s'échappe de la caserne et qui vient jouer sous les fenêtres de la préfecture, comme pour fêter cet événement. Caché par la vigne vierge Charles-Joseph assiste à la représentation musicale comme à un mystère qui nécessiterai sa dissimulation. Par la position de l'orchestre (ils jouent sous les fenêtres du bureau même du préfet), le jeune garçon a l'impression que cette musique lui est directement adressée, il se sent honoré et rattaché à la famille impériale toute entière. Sachant qu'elle est destinée à la gloire de l'empereur au travers de la personne du préfet, l'enfant se sent investi de la gloire de l'empire tout entier.
-Il semble que nous puissions parler de cérémonial au sujet de cette première partie de l'extrait qui nous concerne, du fait de la mise en scène qui s'y développe. En effet, les évènements sembles minutés, organisés d'une manière immuable, soutenue par l'emploi récurrent de l'imparfait.
Charles-Joseph sait que précisément un quart d'heure sépare la fin de « l'interrogatoire » du moment où la musique commencera à s'élever. Les notions qui se développent dans cette première partie de l'extrait d'organisation pérenne et d'hommage impérial corroborent cette impression.

2)La résonnance euphorisante de la Marche.
-La musique militaire étant destinée à la gloire impériale mais étant aussi jouée devant les bureaux d'un simple préfet, crée dans la pensée de l'enfant un lien de parenté entre son père le préfet et le « Père » de l'empire, François-Joseph. N'oublions pas que tout au long du roman la ressemblance physique entre les deux hommes ne cesse d'être signalée. L'élévation de cette musique permet au narrateur de développer l'aspect de la fibre patriotique de Charles-Joseph. Son amour de l'empereur est souligné par un chiasme doublé d'une gradation: « Il aimait l'empereur qui était bon et grand, supérieur et juste ». L'enfant voit sa fidélité et son amour de l'empereur galvanisés par la musique militaire qui est jouée sous ses fenêtres, étant lui-même à l'école militaire des cadets, il entend la marche avec une ferveur quasi mystique.
- La marche prend dès lors l'aspect d'un instrument de pouvoir qui exacerbe le sentiment national (à l'échelle de l'empire) des citoyens de tous âges. L'enfant, par son statut de petit-fils du Héros de Solferino et de fils d'un préfet de la double monarchie se sent d'autant plus apparenté à la famille impériale. Dans ses pensées d'enfant l'empereur apparaît comme un patriarche, qui plus est « particulièrement attaché aux officiers de son armée. » N'oublions pas que Charles-Joseph est à l'école des cadets et dès lors promis à une carrière d'officier. Il est doublement un fils spirituel de l'empereur. Cette marche entendue invariablement tous les dimanches et honorant la personne de François-Joseph apparaît comme une messe donnée pour célébrer le véritable Dieu de la double monarchie. La résonance euphorisante de la Marche va jusqu'à diviniser l'empereur et l'empire lui-même, faisant de la famille impériale la cohorte des saints, impression soulignée par l'emploi de l'adjectif « suprême » : « Il savait tous les noms des membres de la suprême maison. »
-Cet aspect religieux de la marche militaire est renforcé par la pensée austro-hongroise, n'oublions pas que François-Joseph est empereur de par la grâce de Dieu.

3)La préfiguration de la fin du roman.
-En galvanisant les sentiments patriotiques de l'enfant, lui-même déjà élevé dans l'admiration inconditionnelle de la monarchie règnante, la Marche de Radetzky l'amène à rêver d'une mort grandiose au service de l'empereur. La fin de la première partie de cet extrait est une sorte de songe métaphorique de l'enfant se voyant mourir au combat au son de la Marche. On assiste à une gradation qui fait de cette marche-là une musique galvanisante au possible: « Mourir pour lui aux accents d'une marche militaire était la plus belle des morts, mourir au son de la Marche de Radetzky était la plus facile des morts. » La phrase qui s'ensuit, rédigée à l'imparfait, donne l'impression que l'on assiste à la mort de Charles-Joseph devenu adulte et militaire dans une formidable ellipse, c'est même presque mot pour mot la description de sa mort réelle qui survient à la fin du roman.
-Cette première partie de l'extrait semble capitale car chacun des éléments qui la composent est présent dans la scène où le petit-fils du Héros de Solferino meurt sous les balles des cosaques. Tout son amour militaire et sa passion pour l'empereur sont résumés par les dimanches de vacances de son enfance où la Marche de Radetzky résonnait sous le balcon de la préfecture.

II-p.38-39 « Il remit à Jacques »- « Mais il était autrichien »

1)Le début d'un repas dominé par le sens de la vue.
-Ce morceau du passage s'attache à nous décrire les premiers instants du repas dominical du père et du fils Von Trotta. Il débute par l'entrée en scène de la domestique, Mlle Hirschwitz, qui attend de servir le potage. Puis Jacques le maître d'hôtel, fait se seconde entrée pour amener le plateau. Les Von Trotta mangent le potage, puis arrive le plat de résistance ou Tafelspiltz, un plat de viande typiquement autrichien, une « bouillie de boeuf » accompagnée de légumes, que Mr Von Trotta père dévore des yeux, et uniquement des yeux, pendant un certain temps. Ce mouvement participe du système de synesthésies, de correspondances, que nous avons pu découvrir dans le passage qui nous intéresse. Après l'ouïe, c'est ainsi la vue qui est sollicitée -Le tableau de ce début de repas est découpé en étapes précises: entrée de la gouvernante, entrée du domestique, service du potage, service du Splitz, « dégustation visuelle » du Splitz, et clôture très nette du mouvement par la phrase « mais il était autrichien ». Nous allons voir que cette petite phrase résume à elle seule le sens de toute cette partie « vue » dans le passage.

2)Une esthétique du détail, un tableau quasi-impressionniste.
-Le passage concernant la vue est écrit à l'imparfait de l'indicatif, alors que les lignes précédentes étaient également marquées par du passé simple de narration: ici, les personnages se fixent, l'action cesse un instant pour laisser la place à une véritable scène de genre, atemporelle, un moment de plaisir contemplatif presque religieux. Ce mouvement interne au passage s'apparente à un tableau. Par exemple, on peut lire p.38: « Suivant l'habitude ancienne, c'était Mlle Hirschwitz qui servait le potage », ou encore, « Charles-Joseph avalait hâtivement de brûlantes cuillérées ». Le passage est atemporel dans le sens où il semble refléter une habitude très ancienne chez le père et le fils Trotta, à savoir celle du repas dominical.
-Cette dimension picturale, quasi-pittoresque(digne d'être peinte) est corroborée par la très grande importance des détails, et plus particulièrement des couleurs. Alors que l'on s'attend à ce que les aliments soient décrits sous l'angle du goût, ils suscitent d'abord un plaisir visuel. P.38, le potage est décrit comme «une chaude lueur dorée […] qui ondoyait dans les assiettes » (les aliments semblent presque doués de vie alors que les deux personnages sont fixes). P.39,le Tafelspitz est présenté avec de multiples nuances. Les betteraves on des « reflets violets », les épinards sont d'un « vert saturé », le raifort est d'un «âpre blanc ». Ce ne sont pas seulement des couleurs, nous avons ici affaire à un véritable nuancier, comme en peinture. Les phrases de Roth sont ponctuées de virgules, ce qui relève de très fréquents coups de pinceaux à intervalles réguliers. Ces petites touches dans la couleur on un caractère impressionniste. L'auteur fait office de peintre. Soucieux du détail, il emploie également des adjectifs qui donnent vie à la nourriture, en font un acteur à part entière de ce bien-être à l'autrichienne. Ainsi p.39: « les graves épinards », ou encore « les pommes de terre nouvelles nageant dans le beurre fondant rappelant de gentils petits joujoux ». Pour chaque légume, chaque élément du plat, on observe l'alliance d'une nuance et d'un adjectif qualificatif à valeur positive. Cette positivité du repas du dimanche est renforcée, dans ce mouvement interne au passage, par des propositions comme « caressait des yeux »p.39, qui dénote l'importance de savourer un plat avec les yeux avant d'y goûter.
-Cet amour de l'esthétique est justifié, à la fin du passage visuel, par les dernières phrases, qui ont une valeur explicative. L'auteur nous présente un repas et en explique les subtilités par des comparaisons: « C'était comme s'il mangeait des yeux les principaux morceaux[...]sans plus attendre ». Il reprend ici l'importance des dimensions esthétiques et rituelles que l'on a développées précédemment.

3)La nostalgie d'un ordre et d'une beauté, un caractère autrichien révélé par la précision de
l'écriture de Roth.
Il ne s'agit pas d'une simple description de la nourriture lors d'un repas dominical. Elle traduit plusieurs aspects chers à l'âme autrichienne.
-A travers la description des vêtements des domestiques, ou la peinture des légumes, transparaît un certain goût pour les choses simples, une beauté des éléments du quotidien qui est à l'image de la beauté de l'empire et qui peut revêtir les mêmes forces (cf la description de l'uniforme de Mlle Hirschwitz, qui apparaît comme un soldat en armes). Ce n'est pas à proprement parler une nature morte car les éléments du quotidien sont eux-aussi marqués par l'âme autrichienne de l'Empire.
-Les couleurs sont souvent chaudes et expriment la chaleur du quotidien. D'autre part nous sommes au début du roman, dans une période d'insouciance puisque ce sont les vacances. L'or du
potage, c'est aussi peut-être le reflet d'un Age d'or pour Roth, que l'on sait nostalgique de la dynastie Habsbourgeoise.
-Ce repas revêt également une dimension cultuelle. Il est construit comme un rituel: entrée des domestiques, moment où l'on prend place, sacralisation de la nourriture (« la quintessence des mets, leur spiritualité »), père qui préside à table comme s'il présidait un culte.
Il ressort de ce mouvement placé sous le signe de la vue la peinture d'un Empire prospère qui se reflète sur un quotidien paisible et fait de petits plaisirs sacrés, selon l'âme autrichienne.

III-p.39-fin « Il se prépara donc »- « au même rythme que son père . »

1)Une table où rien ne va.
-Dans cette dernière partie de l'extrait qui nous intéresse, nous assistons au début d'un nouveau cérémonial, celui du repas en lui-même. Les rôles sont répartis comme dans une cérémonie officielle à la cours de Vienne, le père se fait maître de cérémonie, Jacques occupe à la fois le rôle de grand chambellan et de serviteur, tandis que les autres personnages en présence (Charles-Joseph et mlle Hirschwitz) ne sont que des spectateurs.
-On peut remarquer que le repas semble biaisé en tous points. En effet, dès le début la viande est fustigée, non pas en elle-même, mais à cause des bouchers qui l'ont découpée, c'est même mlle Hirschwitz qui est critiquée car elle n'a su surveiller la découpe du morceau de viande. Ensuite c'est le raifort qui est accusé d'être trop trempé, critique qui concerne encore la gouvernante. Cette critique fait de la culture allemande une culture primordiale, guidant les usages austro-hongrois jusque dans l'élaboration du raifort. Le préfet vise en particulier la disparition d'un certain savoir-faire qui a son sens semble être (si l'on remet la critique à l'encontre de la découpe de la viande dans le contexte d'une table qui préfigure le délitement de l'empire comme nous le verrons plus loin) un prémice du laisser-aller de toute une culture.
-Cependant, un plat donne satisfaction au préfet: le dessert, constitué de beignets de cerises.
Cette image du plaisir est fugace, même lorsque Charles-Joseph en mange deux au lieu d'un, il les engloutit le plus rapidement possible afin de pouvoir avoir fini son repas en même temps que son père. Le sens de l'obligation semble primordial même au moment du dessert.

2) Une représentation du père en maître de cérémonie impérial.
-Tout au long de cette partie on peut noter que la parole n'est tenue que par le père, les autres personnages n'ont pas droit à la parole. Il donne des conseils et gourmande puis complimente Mlle Hirschwitz, lui seul semble à même de savoir ce qui est bon ou non, ce qui doit être fait et de quelle manière. Le maître de cérémonie est le garant du bon déroulement de l'évènement et des traditions qui y ont trait. Ici, outre les faits de la table, le préfet Von Trotta est montré comme le garant de la langue de son pays et de sa fonction. Cette langue en elle-même se fait métaphorique de la pensée autrichienne: « Cet allemand rappelait un peu les lointaines guitares dans la nuit ou encore les dernières et délicates vibrations de cloches qui meurent. C'était une langue douce, mais précise, tendre et méchante en même temps. » Comme dans la première partie de l'extrait on retrouve une forme de chiasme qui suit une gradation.
-Après cette description, la figure du père est transformée en instrument à vent participant justement de l'orchestration en l'honneur de l'empereur. Cette image est rapidement remplacée par une description montrant que chaque détail physique de sa mise ou de son maintiens en fait un serviteur de François-Joseph à part entière, chacun de ses mouvement apparaît comme une manière de montrer la rigueur de l'empire et de son empereur, chaque pas apparaît comme fait en son honneur, afin de lui rendre hommage. La personne-même du préfet se fait représentante du monarque. Peut-être pourrions-nous faire allusion au fait qu'il n'y a point de portrait de l'empereur dans la pièce où se déroule le repas (deux portraits sont mentionnés dans la demeure au cours du roman, celui de la mère dans la salle à manger et celui du Héros de Solferino dans le fumoir), car ce rôle est tenu par François Von Trotta lui-même.

3)Le délitement de l'empire.
-Ce passage peut être interprété comme une métaphore du délitement futur de l'empire Austro-Hongrois. En effet au moment où la scène se déroule l'empire semble encore soudé et stable, cependant, comme dans la première partie de cet extrait, on peut lire ici la préfiguration de la fin du roman, la déchéance de l'empire. En effet, on peut lire au sujet de la viande du Spitz: « C'est à
peine si je puis encore la sauver. Elle s'effiloche, se désagrège littéralement. Dans son ensemble, on peut la qualifier de tendre. Mais, pris isolément, les petits morceaux vont être résistants, comme vous allez bientôt le voir. » On peut voir dans cette description des parties résistantes au sein de l'ensemble tendre une véritable allégorie de l'empire. Roth passe par le détour culinaire afin de nous montrer que tout préfigurait l'issue tragique du roman.
-Peut-être pourrions-nous aussi envisager l'extrême rapidité du repas comme une résurgence de la rapidité et des nombreuses ellipses qui sillonnent le roman. La rapidité avec laquelle mange le préfet peut aussi rappeler les habitudes de l'empereur lui-même, réputé se lever tôt pour travailler et passer plus de temps à son bureau qu'en plaisirs, tout en sachant pourtant les apprécier.

Conclusion
Ce n'est pas à un simple repas que nous convie l'auteur de La Marche de Radetzky. A travers un système de correspondances où se mêlent l'ouïe (musique, sons, rythmes), la vue (peinture des éléments du repas) et le goût, il détaille un moment sacré dans le quotidien de la famille Von Trotta.
La Marche de Radetzky vient constamment ponctuer ce repas, l'imprégnant de l'âme autrichienne, qui s'exprime aussi dans la joie de vivre, de considérer et de savourer des yeux les bonnes choses, dans la structuration de ce repas en véritable rituel doué d'une esthétique, dans le sens du devoir et de l'ordre, valeurs d'un Empire qui s'apparente alors à un Age d'Or évoqué dans le roman avec nostalgie, un intervalle prospère de l'histoire jusque dans la vie des familles, qui ont une place dans ce vaste territoire, régi comme un cosmos.

                                                                                                         

Source:  Exposé transmis par Marie-Anne Le Lannou et Clémence Roy- 08.02.2009 à 22h45 -